Découvrir la vie du cardinal Francisco Jimenez de Cisnéros (1436 – 1515) est intéressant, entre autre pour se figurer le contexte intellectuel dans lequel évolua Miguel de Cervantès. Sachant que c’est dans cette ville que naquit, en 1547, l’auteur de Don Quichotte.

Dominique Aubier, dans sa monumentale exégèse « kabbalistique » de Don Quichotte met en avant le rôle singulier de celui qui fut Grand Inquisiteur, Régent d’Espagne et confesseur particulier de la Reine Isabelle de Castille.

Il fut le fondateur (pour d’autres « revivificateur) de l’extraordinaire Université de Alcala de Hénarès, qui, à l’opposé de celles de Paris et de Salamanque, fut consacrée exclusivement « aux humanités ». Paradoxalement, en plein climat de suspicion inquisitoriale, on y enseignait le latin, le grec mais aussi l’arabe et l’hébreu…
L’Université forma une pépinière des plus grands esprits de l’âge d’or espagnol : Tirso de Molina, Quevedo, Lope de Vega, Calderon de la Barca…

Tout au long de son activité d’inquisiteur, notamment à Grenade en 1492, il ne cessa de récupérer de précieux manuscrits pour constituer la bibliothèque de l’Université, réservant les plus précieux à sa bibliothèque privée.

Outre l’Université, que François Ier visita en 1528, le cardinal Cisnéros est connu pour avoir édité la première grammaire grecque imprimée en Espagne (1514), un dictionnaire hébreu-castillan, mais surtout la Bible Polyglotte ou Complutense.

Traducteurs et théologiens avaient besoin d’une Bible dans les langues originales, ainsi que d’une version latine améliorée. En 1502, le cardinal Cisneros, a décidé de répondre à leurs besoins par un seul livre. Cette aide à la traduction, qui a fait date, a été appelée la Polyglotte de Complute.

L’objectif de Cisneros était d’avoir une Bible polyglotte, autrement dit en plusieurs langues, qui rassemble les meilleurs textes hébreu, grec et latin, ainsi que certaines portions en araméen. Cet ouvrage serait aussi un événement marquant dans le domaine de l’imprimerie, qui en était encore à ses balbutiements.

Pour se lancer dans cette tâche colossale, Cisneros a acheté – à ses frais- d’anciens manuscrits hébreux, qui abondaient en Espagne. Il a aussi réuni divers manuscrits grecs et latins. Tous ces documents serviraient de base au texte de la Polyglotte. Il a organisé un groupe d’érudits à l’université d’Alcalá de Henares et leur a confié le travail de compilation. Parmi ceux qui avaient été invités figurait Érasme, de Rotterdam, mais ce linguiste éminent a décliné l’invitation.

La compilation de cette œuvre monumentale a représenté pour ces érudits un travail de dix ans, auxquels se sont ajoutés quatre ans pour l’impression. Les difficultés techniques étaient nombreuses, car les imprimeurs espagnols ne disposaient pas de caractères hébreux, grecs et araméens.

Cisneros s’est donc assuré les services d’un maître imprimeur, Arnao Guillén de Brocar, pour qu’il prépare les caractères de ces langues. Le travail d’impression a finalement débuté en 1514. Les six volumes de cet ouvrage ont été achevés le 10 juillet 1517, quatre mois seulement avant la mort du cardinal. On en a produit environ 600 exemplaires, paradoxalement au moment même où l’Inquisition espagnole était à son paroxysme.

Il est intéressant de savoir que c’est à Alcala de Henarès que naquit Miguel de Cervantès, et qu’il fréquenta l’Université dont nous venons de voir qu’elle ne fut ni anodine dans l’histoire de la pensée de l’Espagne, ni dans l’histoire des langues et des religions de son temps.